Histoire

On dit couramment que la Chine a « cinq mille ans d'histoire » (五千年 wǔqiān nián). La formule est partout : dans les brochures de voyage, dans les manuels chinois, et dans la bouche de mes élèves dès les premières semaines de cours. Elle est commode. Mais elle additionne deux choses très différentes : ce que l'archéologie a effectivement mis au jour, et ce que la tradition raconte d'elle-même.

Cette page sert de porte d'entrée à la rubrique. Je ne suis pas historien — j'enseigne la langue — et ce qui m'intéresse ici, c'est ce que l'histoire chinoise a laissé dans les mots, dans l'écriture et dans les images. C'est-à-dire dans tout le reste du site.

Ce que l'on sait, et à partir de quand

Les cultures néolithiques du fleuve Jaune sont bien documentées : la culture de 仰韶 Yǎngsháo et ses poteries peintes, puis la culture de 龙山 Lóngshān et ses céramiques noires à paroi si fine qu'on les appelle « coquilles d'œuf ». On y trouve des villages, des tombes, des fours. On n'y trouve pas d'écriture.

L'écriture apparaît sous les Shāng, sur les omoplates de bœuf et les carapaces de tortue chauffées pour la divination : c'est le 甲骨文 jiǎgǔwén, littéralement « carapace + os + écriture » ⟶ écriture sur carapaces et sur os. Les inscriptions retrouvées à 殷墟 Yīnxū, près d'Anyang, datent d'environ 1250 av. J.-C. Et ce ne sont pas des balbutiements : le système est déjà constitué, avec plusieurs milliers de signes et une logique de composition que l'écriture chinoise d'aujourd'hui a conservée. Ce qui a précédé, on ne l'a pas retrouvé.

Avant les Shang, la dynastie Xià reste semi-légendaire. Le site de 二里头 Èrlǐtóu tombe à la bonne période et au bon endroit, mais rien n'y porte le nom de « Xia ». L'identification est plausible ; elle n'est pas démontrée.

Attention, enfin, aux dates que vous lirez pour les périodes anciennes. La chronologie chinoise n'est continue et vérifiable qu'à partir de 841 av. J.-C., l'année où s'ouvre la régence dite 共和 Gònghé : c'est le point où 司马迁 Sīmǎ Qiān lui-même cesse d'hésiter dans ses tables. Tout ce qui précède est reconstitué. Le grand chantier officiel de datation des Xia, des Shang et des Zhou (夏商周断代工程) a proposé en 2000 l'année 1046 av. J.-C. pour la chute des Shang ; elle est reprise partout, et je l'emploie moi aussi faute de mieux, mais elle reste discutée hors de Chine. Je la donne donc pour ce qu'elle est : une convention commode.

Une histoire qui se récite

En France, on apprend les rois. En Chine, on apprend les dynasties — 朝代 cháodài, littéralement « cour + époque » ⟶ dynastie — et on les apprend en les chantant. Le 朝代歌 Cháodàigē, la « chanson des dynasties », circule en plusieurs versions. Voici la plus répandue :

夏商与西周,东周分两段。
Xià Shāng yǔ Xī Zhōu, Dōng Zhōu fēn liǎng duàn.
Xia, Shang et Zhou de l'Ouest ; les Zhou de l'Est se coupent en deux.

春秋和战国,一统秦两汉。
Chūnqiū hé Zhànguó, yītǒng Qín liǎng Hàn.
Printemps et Automnes, puis Royaumes combattants ; l'unification des Qin, et les deux Han.

三分魏蜀吴,二晋前后延。
Sān fēn Wèi Shǔ Wú, èr Jìn qián hòu yán.
Trois parts : Wei, Shu et Wu ; les deux Jin se prolongent l'une après l'autre.

南北朝并立,隋唐五代传。
Nánběicháo bìnglì, Suí Táng Wǔdài chuán.
Les dynasties du Nord et du Sud coexistent ; Sui, Tang et les Cinq Dynasties se transmettent.

宋元明清后,皇朝至此完。
Sòng Yuán Míng Qīng hòu, huángcháo zhì cǐ wán.
Après Song, Yuan, Ming et Qing, les dynasties impériales s'achèvent.

Dix vers de cinq syllabes, et toute la succession y est. Si vous ne devez retenir qu'une chose de cette page, prenez celle-là : c'est la charpente sur laquelle tout le reste vient se poser. (Mes élèves la trouvent ridicule pendant deux semaines, puis ne l'oublient plus.)

Le détail, ensuite, tient en quelques repères. Les Qín unifient l'empire en 221 av. J.-C. et lui donnent son ossature administrative — ils laissent aussi l'armée de terre cuite et les premiers tronçons de la Grande Muraille. Les Hàn (206 av. J.-C. – 220) ouvrent la route de la soie, 丝绸之路 Sīchóu zhī Lù. Les Táng (618-907) sont l'âge d'or de la poésie, les Sòng (960-1279) celui de la peinture de paysage. Les Yuán sont mongols, les Míng (1368-1644) bâtissent la Cité interdite, les Qīng (1644-1912) sont mandchous et ferment le cycle. République en 1912, République populaire en 1949.

Le mandat du ciel, et pourquoi « révolution » se dit 革命

Les Zhōu renversent les Shang et doivent justifier ce qu'ils viennent de faire. Ils forgent pour cela le 天命 tiānmìng, littéralement « ciel + ordre » ⟶ le mandat céleste. Le souverain règne parce que le ciel le mandate, et le ciel retire son mandat à celui qui gouverne mal. L'argument est redoutable, parce qu'il fonctionne dans les deux sens : il légitime le pouvoir en place, et il légitime d'avance celui qui le renversera.

Le vocabulaire en a gardé la trace. « Révolution » se dit 革命 gémìng : « ôter, changer » + « mandat » ⟶ retirer le mandat. L'expression vient du 易经 Yìjīng, le Classique des mutations. Autrement dit, pour parler de 1911 ou de 1949, le chinois moderne emploie un mot qui suppose encore le ciel des Zhou. C'est le genre de chose qui rend cette langue si intéressante à enseigner.

Ce que les dynasties ont laissé dans la langue

Deux d'entre elles ont donné leur nom à ce que les Chinois disent d'eux-mêmes tous les jours.

Les Hàn d'abord. Les caractères sont des 汉字 hànzì, « caractères des Han » ; la langue est le 汉语 Hànyǔ, « langue des Han » ; l'ethnie majoritaire est le 汉族 Hànzú. Une dynastie éteinte depuis dix-huit siècles nomme encore la langue que vous apprenez.

Les Táng ensuite. Un quartier chinois à l'étranger, c'est une 唐人街 Tángrénjiē : « Tang + gens + rue » ⟶ la rue des gens des Tang. Les émigrés du sud se désignaient comme « gens des Tang » là où ceux du nord se disaient « gens des Han », et c'est leur mot à eux qui a voyagé jusqu'à San Francisco.

Quant au nom du pays, 中国 Zhōngguó se décompose en « milieu + pays » ⟶ le pays du milieu. On le lit déjà sur un bronze des Zhou, le 何尊 Hézūn, vers 1000 av. J.-C. Par contre, il n'y désigne pas encore la Chine : il désigne la région centrale, celle où siège le roi. Le sens s'est élargi bien plus tard.

Par où continuer

La suite de cette rubrique suit l'histoire de l'art chinois période par période, du néolithique aux Qin jusqu'à l'époque moderne, en passant par les Han, les Sui et les Tang, les Ming et les Qing. C'est l'entrée que je recommande : on y voit très concrètement une époque changer de goût.

Ailleurs sur le site, la même histoire se lit sous d'autres angles : dans la calligraphie et ses styles successifs, dans les textes classiques qui ont traversé les dynasties, dans les fêtes encore célébrées aujourd'hui, et dans les villes où tout cela se visite.

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