Le tissu se dit 布 . Pendant des siècles, c'était la toile des pauvres, tissée de chanvre, et la soie celle des riches : un 布衣 , « un habit de toile », désignait l'homme du peuple, et Zhuge Liang écrit dans sa célèbre requête à l'empereur 臣本布衣, « votre serviteur n'était qu'un homme en toile ». Le même caractère veut aussi dire « étaler », d'où 宣布 , annoncer, ou 布局 , la disposition des choses. La page précédente (Les accessoires et les habits traditionnels) a fini d'habiller le corps ; celle-ci parle de ce dont les habits sont faits, de leur couleur et de leur taille.
Le coton, 棉花 , est arrivé tard. Avant les Song, la toile était de chanvre, de ramie ou de kudzu ; le coton s'est répandu sous les Yuan, et la tradition en fait honneur à 黄道婆 , une femme de Songjiang qui aurait rapporté de Hainan l'art de le filer (la part de légende est difficile à mesurer). Aujourd'hui, l'étiquette dit 面料 , littéralement « la matière de la face », puis 纯棉 , pur coton, ou bien 涤纶 , le polyester. Le cachemire est 羊绒 , « le duvet du mouton », plus fin que la laine, 羊毛.
Mais la vraie matière chinoise, c'est la soie. Regardez le caractère 丝 : deux écheveaux tordus côte à côte. On retrouve ce fil, sous la forme de la clé 纟, dans presque tout le vocabulaire du textile : 线, 织, 纺, 绸, 缎, 绣. Et, plus surprenant, dans les couleurs : 红, 绿, 紫. Le Shuowen définit chacune comme une couleur de soie teinte : 红, par exemple, est « une soie d'un rouge tirant sur le blanc ». Le rouge vif, c'était 赤 ; 红 était d'abord du rose. Une couleur, en chinois ancien, c'est un fil qu'on a trempé.
Le ver à soie, 蚕 , a sa légende : 嫘祖 , l'épouse de l'Empereur jaune, aurait vu un cocon tomber dans son bol de thé et se dérouler en un fil sans fin. C'est invérifiable, bien sûr. Par contre, l'archéologie a retrouvé en Chine des fragments de soie vieux de près de cinq mille ans. Le caractère simplifié se lit volontiers 天 sur 虫, « l'insecte du ciel » ; c'est joli, mais c'est une lecture après coup, la forme traditionnelle étant 蠶. Le cocon a donné une expression sévère : 作茧自缚 , « faire son cocon et s'y ligoter » ⟶ se prendre à son propre piège.
La 丝绸之路 n'a pas de nom chinois ancien : c'est le géographe allemand Ferdinand von Richthofen qui a parlé de « route de la soie », en 1877, et le chinois a traduit le mot. Elle partait de 长安 , l'actuelle Xi'an (voir Ville de Xi'an ; c'est la phrase 17). Les Romains, qui achetaient la soie sans savoir d'où elle venait, appelaient les Chinois les Seres, « les gens de la soie ».
La broderie se dit 刺绣 , « piquer et broder ». On compte quatre grandes écoles, celles de Suzhou, du Hunan, du Sichuan et de Canton ; la plus connue est la 苏绣 , dont les brodeuses font des portraits d'une finesse de peinture (phrase 16). Le brocart se dit 锦. On lit souvent qu'il y a de l'or, 金, dans le caractère ; attention, le Shuowen le range sous la soie, 帛, et fait de 金 la simple partie phonétique. Nankin en a tiré son 云锦 , le « brocart de nuages ». Et la broderie a son revers : un 绣花枕头 , « un oreiller brodé », est joli dehors et bourré de paille dedans.
Passons à l'essayage. Les tailles se disent 号, le numéro : 大号 , 中号 , 小号 . L'étiquette chinoise donne souvent autre chose, comme 170/88A : la taille du corps en centimètres, le tour de poitrine, la morphologie. La pointure, elle, se dit 码 : 39码. Attention, les vêtements coupés pour le marché chinois taillent petit, en tout cas ceux que j'ai achetés ; d'où la phrase 4, à connaître par cœur. On passe au 试衣间 , on juge si c'est 合身 , et l'on entend beaucoup 显瘦 , « qui fait paraître mince », qui est l'argument de vente numéro un.
Venons aux couleurs. Le mot 颜色 parlait d'abord du visage : pour le Shuowen, 颜 est « l'espace entre les sourcils et les yeux », et 色 « l'air du visage ». La couleur des choses est venue ensuite. Dans la conversation, on lâche volontiers le 色 : 穿红的, « porter du rouge » (phrase 8). Par contre, on garde 彩色 pour la couleur opposée au 黑白 , comme pour une photo.
Le vrai piège s'appelle 青 . Ce mot couvre le bleu du ciel, 青天, le vert de l'herbe, 青草, et même le noir des cheveux, 青丝. Le traduire, c'est choisir, et l'on se trompe une fois sur deux. Xunzi place au début de son chapitre sur l'étude une phrase de teinturier : « le qing se tire de l'indigotier, et il est plus bleu que l'indigotier » (phrase 23). 蓝 y est la plante, pas la couleur. De là 青出于蓝 : l'élève qui dépasse le maître (phrase 19). Pour un professeur, c'est le plus beau compliment ; c'est aussi un peu vexant.
Les couleurs ont aussi leur système. Les cinq couleurs, 五色 , répondent aux cinq éléments (voir Théorie fondamentale de la médecine chinoise) : le qing pour le bois et l'est, le rouge pour le feu et le sud, le blanc pour le métal et l'ouest, le noir pour l'eau et le nord, et le jaune pour la terre, au centre. Le centre, c'est l'empereur : sous les Qing, le 明黄 lui était réservé. Le jaune a mal tourné depuis. 黄色 qualifie aujourd'hui les films pornographiques, peut-être sous l'influence de la « presse jaune » américaine, mais personne ne le sait vraiment. Et un projet qui 黄了 est tombé à l'eau (phrase 21) ; là non plus, je n'ai pas trouvé d'explication sûre.
Le rouge est la couleur de la fête, 喜庆 , et du mariage. Le blanc, celle du deuil, parce que le deuil refuse la teinture : 素, c'est la soie écrue, et l'on dit encore 素服 pour l'habit de deuil. Confucius s'en sert dans une belle réponse : « Avant de peindre, il faut avoir un fond blanc », 绘事后素 (Entretiens, III, 8). Le vocabulaire moderne, lui, emprunte à l'anglais : 白领 et 蓝领 sont des calques, comme 黑名单 . Mais 眼红 , « avoir les yeux rouges » ⟶ être jaloux, est bien chinois.
Mozi, en voyant travailler des teinturiers, soupira : « Teinte dans le bleu, elle devient bleue ; teinte dans le jaune, elle devient jaune » (phrase 24). Il en tirait une leçon politique : un prince prend la couleur de ceux qu'il fréquente. Sous les Jin, Fu Xuan dira la même chose plus court : 近朱者赤,近墨者黑 , « qui s'approche du vermillon rougit, qui s'approche de l'encre noircit ».
Confucius, enfin, avait des principes en matière de couleur : chez lui, il ne portait ni « rouge tirant sur le blanc », comme traduit Couvreur, ni violet (voir Chapitre 10 des Entretiens de Confucius). Et il disait 恶紫之夺朱也 (voir Chapitre 17 des Entretiens de Confucius ; c'est la phrase 25). Couvreur traduit : « Je n'aime pas la couleur pourpre, parce qu'elle est plus foncée que le rouge. » Le verbe 夺 dit pourtant « ravir » : le violet, couleur mêlée, prenait la place du vermillon, couleur juste, comme la musique de Zheng chassait la bonne musique. Le violet a pris sa revanche. La Cité interdite s'appelle 紫禁城, même si ce 紫 vient de l'étoile polaire plutôt que de la teinture. Il a fini au palais.
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Les tissus
le tissu, la toile
le coton (la plante, la fibre)
pur coton
la laine
l'étoffe (dont un vêtement est fait)
le tissu vendu au mètre, le coupon
la matière (sur une étiquette), le tissu de dessus
la toile de lin ou de chanvre
le denim, la toile de jean
le cachemire
le cuir
la fibre synthétique
le polyester
La soie et la broderie
la soie (l'étoffe)
la soie naturelle (et non synthétique)
le ver à soie
le fil de soie, la soie brute
la route de la soie
la broderie
broder (des fleurs), faire de la broderie
élever des vers à soie
la broderie de Suzhou
le satin
les soieries
le brocart de Nankin (« brocart de nuages »)
Coudre, tricoter, juger un tissu
l'aiguille
le fil
épais
fin, mince (tissu, vêtement)
coudre
tricoter un pull
le tailleur, la couturière
respirant (qui laisse passer l'air)
qui tient chaud
déteindre, perdre sa couleur
le textile (filer et tisser)
boulocher
la pièce (d'un vêtement rapiécé)
la machine à coudre
Les couleurs
le rouge
le blanc
le noir
le jaune
le bleu
le vert
le gris
le rose
le violet
l'orange (la couleur)
le marron
la couleur or, doré
la couleur argent, argenté
en couleurs (et non en noir et blanc)
Clair, foncé, vif
les couleurs foncées
les couleurs claires
noir et blanc
bleu foncé
bleu clair
bleu ciel
vif, éclatant (couleur)
uni, d'une seule couleur
vert foncé (« vert d'encre »)
bleu marine
bordeaux (« rouge vin »)
blanc cassé (« blanc de riz »)
Teindre, et les couleurs de la Chine
teindre, la teinture
le qing : bleu-vert (selon l'époque, du bleu au vert, voire au noir)
festif, joyeux (le rouge des fêtes)
les cinq couleurs (qing, rouge, jaune, blanc, noir)
le vermillon
le jaune vif, le jaune impérial
l'indigo
la teinture à nœuds (tie and dye)
la teinture à la cire, le batik
la porcelaine bleu et blanc
la peinture (« le rouge et le qing »)
Les motifs
le motif, le dessin
les rayures
les carreaux
le décor, les ornements (d'un tissu, d'un objet)
les petites fleurs (motif fleuri)
l'imprimé
les pois
l'imprimé léopard
le camouflage (motif)
le motif de dragon
le motif de nuages
Tailles et essayage
grande taille (L)
taille moyenne (M)
petite taille (S)
la taille, la pointure
essayer (un vêtement)
la cabine d'essayage
qui convient, à la bonne taille
bien ajusté, qui tombe bien
le modèle, la coupe
ample
serré
qui amincit
cintré, près du corps
taille unique
Les couleurs et les tissus dans les expressions
de toutes les couleurs
scrupuleux, sans négliger un fil
le bleu sort de l'indigo : l'élève dépasse le maître
le noir et le blanc bien tranchés : net, sans ambiguïté
mettre le noir pour le blanc : travestir la vérité
qui s'approche du vermillon rougit, qui s'approche de l'encre noircit
mille violets et mille rouges : une profusion de fleurs
sans distinguer le bleu du rouge ni le noir du blanc : sans chercher à comprendre
s'enfermer dans son propre cocon : se prendre à son propre piège
un oreiller brodé (joli dehors, paille dedans)
chaque fil à sa place : d'une précision parfaite
Les couleurs et les tissus dans les mots de tous les jours
le numéro
envier, être jaloux (« avoir les yeux rouges »)
la liste noire
le col blanc, l'employé de bureau
se décourager (« le cœur couleur de cendre »)
les couleurs, la tonalité (d'une œuvre, d'un discours)
l'indice, la piste
le col bleu, l'ouvrier
donner le feu vert
tomber à l'eau (un projet)
se déplacer pour rien
le moins du monde (« un fil, un poil »)
la disposition, l'agencement
Phrases d'exemple
Quelle couleur aimes-tu ?
Cette chemise est en pur coton.
Est-ce que je peux l'essayer ?
Vous l'avez dans la taille au-dessus ?
Ce pull est un peu fin.
Je n'aime pas le noir : vous l'avez en rouge ?
Où est la cabine d'essayage ?
Pour leur mariage, les Chinois aiment s'habiller en rouge.
Ce vêtement a déteint dès le premier lavage.
La soie est lisse au toucher.
Celui-ci est trop serré : vous n'avez rien de plus ample ?
Les couleurs foncées amincissent.
J'aime les rayures, pas les carreaux.
Quand elle était jeune, grand-mère tissait elle-même sa toile.
L'hiver, la laine tient plus chaud.
La broderie de Suzhou, c'est de la peinture à l'aiguille et au fil.
La route de la soie allait de Chang'an jusqu'à la Méditerranée.
Cette couleur est trop voyante : je n'oserais pas sortir avec.
L'élève a dépassé le maître : c'est ce qu'on appelle « le bleu sorti de l'indigo ».
Tu l'as grondé sans chercher à comprendre : ce n'est pas juste.
L'argent n'est pas arrivé : le projet est tombé à l'eau.
Dès que vient le printemps, le parc se couvre de fleurs de toutes les couleurs.
Le qing se tire de l'indigotier, et il est plus bleu que l'indigotier.
Teinte dans le bleu, elle devient bleue ; teinte dans le jaune, elle devient jaune.
Je n'aime pas la couleur pourpre, parce qu'elle est plus foncée que le rouge.


